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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 08:51

Le parc était désert, l'heure matinale n'y était pas étrangère.
Les oiseaux en étaient maitres et parcouraient gaiement leur domaine, survolaient le printemps, s'emparaient de l'espace en y traçant des sillons invisibles, se partageaient le silence de leurs piaillements.
La jeune maman poussait un landau vide d'une main, tenait son fils de l'autre.
Et celui-ci s'amusait à refermer, de temps à autre, sa main libre sur un papillon blanc qui semblait vouloir l'escorter, encourager sa démarche hésitante, comme pour lui signifier sa sympathie, née d'un apprentissage commun et récent, celui de la liberté de se mouvoir.
La maman songeait  avec fierté qu'il n'aurait pu choisir meilleure saison pour se tenir droit et fouler le sol, nouveau et attendri, qui ancrait un pas trop appuyé, en retenait un autre, précipité.
La Nature paraissait attentive à l'effort et participait à sa réussite.
Un banc, fraichement repeint, avait séduit une vieille femme.
Sa sombre silhouette fâchait quelque peu l'éclat neuf et verdoyant du bois, elle ployait vers l'avant, limitant son assise au strict nécessaire.
D'un bras, elle répétait le même geste, exécuté avec toute la grâce qu'accorde une juste cadence.
A l'aller il cueillait, au retour il semait.
Les boulettes de pain, arrondies avec soin et jetées au loin, attiraient des pigeons, remerciant le ciel de leurs battements d'ailes et la terre en s'inclinant vers elle.
Laurence souleva Esteban, qui commençait à se lasser de l'attraction terrestre, et le porta.
Ravi d'être plus près du ciel et de ne plus sentir ses pas, il serrait fort sa mère, s'amusait à déposer sur sa joue des baisers puis reculait la tête pour qu'elle ne puisse lui répondre par les siens.
S'approchant de la vieille dame, elle pensa à la Semeuse d'Oscar Roty et à son modèle: Charlotte Ragot, sans se douter un seul instant que sa rencontre ferait de cette pensée une intuition.
- Je peux? dit-elle en souriant.
Sa voix douce, engageante, s'invitait avec délicatesse, comme les premiers et timides filaments de soleil, se reposant de leur long trajet sur l'espace vacant du banc.
La vieille femme interrompit un court instant son cérémonial, haussa les épaules, puis le reprit.
- Tu as soif, Esteban?
- Esteban? C'est original...
- Merci, Esteban c'est Étienne en espagnol
- Ne me remerciez pas, ce n'était pas un compliment.
Original! Le monde entier ne pense plus qu'à l'être.
Quand j'étais enfant, connaitre vingt prénoms c'était connaitre la moitié d'un village.
A l'école, nos blouses grises étaient peut-être austères mais elles nous unissaient, comme un prénom quand il est partagé et qui parait moins terne puisque multiplié.
Quelle est donc cette coquetterie?
Désirer être unique pour être distingué, quelle vanité!
Pourquoi prôner l'égalité si la variété nous importe davantage?
- Je m'appelle Laurence, et vous? demanda-t-elle, curieuse, amusée et indulgente.
- Charlotte
- Charlotte...Joli prénom
La vieille femme semblait surprise.
- Plus maintenant, quatre-vingt ans qu'il me poursuit, qu'il résonne dans ma tête.
Autrefois, il chantait, quand ma mère l'énonçait.
Quand elle a disparu, il m'est devenu étranger.
Ce prénom était son choix, il lui appartenait, bien plus qu'à moi.
Je l'aimais car il me venait d'elle, car il était sa voix.
Il ne me correspond plus, je suis bien trop vieille, je ne suis plus une enfant , j'ai cessé de l'être quand ma mère n'était plus.
Cependant, j'ai frissonné quand vous l'avez prononcé, vous avez une jolie voix, elle m'évoque une autre.
- Vous aimez les pigeons...
- Pensez-vous, je ne les nourris pas, je les empoisonne.
Ils font bien trop de dégâts

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Published by Rom
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